Rentrée scolaire.
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Trois quarts de siècle se sont écoulés et pourtant je me souviens encore. Un gamin de six ans entre à "l'école des grands" avec cinq compagnons. Sans appréhension, plutôt un brin de curiosité. Nous voilà installés au premier rang devant le pupitre du maître. Après trois années d'école gardienne, sacré changement. Plus de filles ni de religieuse. Un homme et des garçons jusque 14  ans. Un instit pour ces 30 élèves d'âges différents? Oui, et pourtant ça fonctionne. Certains cours étaient peut-être moins élaborés que maintenant mais, quand je constate le niveau actuel en français, surtout en orthographe, il n'y a pas photo. Je ne peux m'empêcher de me poser des questions. Un prof de religion, de morale, d'éducation physique, n'est-ce  pas un luxe ? "De mon temps", l'enseignant était polyvalent. 
Quasi toutes les familles, à la campagne, étaient de tradition chrétienne. Elles faisaient confiance à l'enseignant qui collaborait avec le curé.
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3 septembre 1944 : libération !
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Sept années se sont écoulées. Durant quatre ans nous avons vécu à l'heure allemande. Depuis le débarquement du 6 juin, nous suivions la progression des alliés via la radio de Londres. Sur une carte de France nous épinglions, mon père et moi, les villes libérées.Un  peu comme une épreuve sportive. Depuis la deuxième quinzaine d'août, nous savions que notre délivrance était proche. La route Ath-Enghien voyait défiler à longueur de journée du matériel allemand en direction de Bruxelles. Pour mes treize ans, c'était un spectacle fascinant. Je me disais comment avec un tel matériel les boches sont-ils en fuite ? Sachant que les alliés n'étaient plus très loin nous étions aux aguets. Habitant à 200 mètres de la grand route, nous avions une vue sur la chaussée. Vers 13 heures, mon père était dehors. Il s'écrie tout à coup : ils sont là. Les chars américains arrivaient en un défilé impressionnant. En peu de temps des dizaines de personnes sont arrivées des hameaux les plus éloignés. Quelques soldats allemands égarés avaient été arrêtés pas des membres de la résistance. Sous les huées de la foule, ils devaient être conduits à pied à Ath (10 km).
Un tank allemand était resté camouflé dans un bois. Vers 22 heures, il tenta de fuir vers Bruxelles. Il descendit la route de la place de Silly. Une fenêtre éclairée à l'étage d'une maison fut  prise pour cible. Une jeune fille de 20 ans y perdit la vie. C'est ce qu'on nomme un dégât collatéral. Chienne de guerre je te hais !
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Journaliste d'un jour.
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Quelques mois après la libération, un imprimeur lessinois créa deux hebdomadaires de nouvelles régionales. "Le Postillon" pour Lessines, "L'Echo de la Dendre" pour Ath. Un correspondant local en assurait la diffusion le dimanche à la sortie de la messe. Ma soeur lisant la rubrique locale dit : "Tiens une rédaction. Mais, s'exclame-t-elle, c'est toi qui as écrit cela". Effectivement.
Quelques jours auparavant, l'instituteur nous avait demandé une rédaction intitulée "Quand je serai soldat". N'oublions pas, on était à la sortie de la guerre. J'aimais écrire des phrases percutantes et je n'allais pas rater cela. Je ne me souviens pas du texte mais je n'ai pas oublié la fin. Après avoir affirmé que j'accepterais de mourir pour mon pays, j'y suis allé d'une envolée lyrique qui valait son pesant de cacahuettes : "Mourir pour servir est le devoir de tout Belge digne de ce nom, je le comprends bien. Car, n'est-ce pas un honneur de verser son sang pour la défense de la patrie et de ses enfants ?" Après cela, on pouvait "tirer l'échelle". Inutile de dire qu'il ne me fallut pas beaucoup d'années pour effectuer un virage à 180 degrés.
 
Merci à celui qui pourrait me procurer la version (non expurgée) du "Déserteur" de Boris Vian.