- Je sais, papy, ton tiroir aux idées est, dis-tu, presque vide. J'aimerais pourtant que tu me parles encore un peu de ta vie.
- Tu sais, globalement, ce ne fut qu'une suite de faits banals. Il est temps, me semble-t-il, de cesser de parler de moi. Ce qui n'exclut pas d'évoquer occasionnellement des faits de la vie, rurale ou autre.
- A ton époque, as-tu déjà dit, la fréquentation de l'école primaire était théoriquement de huit ans et pourtant durant tes deux dernières années tu as manqué les cours à plusieurs reprises. Because ?
- Théoriquement est le mot juste. Pour rappel, les "intellectuels"  partaient après la sixième année et les manuels après la septième. Restaient les futurs fermiers. Pourquoi mes absences ? Pour travailler avec mon père. Mes absences étaient couvertes par l'instit qui était conscient des difficultés matérielles de ma famille.
- En quoi un gamin de douze ans pouvait-il être utile? 
- La petite ferme de mon père était de peu de rapport. Des activités annexes étaient nécessaires. Le binage des betteraves pour des fermiers était une opportunité. Ce fut la période, physiquement, la plus pénible de ma vie. Debout ou "à quatre pattes" pour enlever les plantes superflues. Ce travail terminé, il fallait procéder,  après environ trois semaines, à un sarclage avec une binette. Je ne te dis pas ce que mon dos a encaissé. Le matin, au réveil, la douleur de la veille n'était qu'en partie estompée. 
- Tu avais aussi d'autres activités j'imagine ?
- En été, mais on était en période de  vacances, il y avait la récolte des moissons. Mais ça j'aimais bien.
- Et il y avait aussi la période de l'arrachage des betteraves ?
- Effectivement. C'était aussi pour une durée de près de six semaines. Avec l'avantage que ce travail n'affectait pas mon dos. Le point noir : quand il fallait charger manuellement les betteraves une à une. Monotone et en plus je me souviens du ramassage le matin alors qu'il avait gelé. Aie mes mains !
- Tu as aussi travaillé comme bûcheron dans ces périodes ?
- Dans un bois voisin, on avait abattu un grand nombre de peupliers. Mon père en débitait les souches. Mon travail consistait à dégager les grosses racines et la souche avec une bêche. Du fait de la rareté du combustible, on était en période de guerre, le commerce marchait bien. J'ai pu observer le travail d'abattage de plusieurs arbres. J'en suivais la chute avec fascination.
- A quinze ans tu es entré en imprimerie. Ta carrière professionnelle était lancée ? 
- Cela a failli foirer. Un des associés étant parti avec la plupart des clients je n'avais du travail que de temps en temps. Dans une période creuse, j'ai participé au curage de la rivière. Et là, j'ai fait une grosse connerie. Nous avions trouvé des obus de la guerre 1914 que nous alignions sur la berge. De vrais bijoux étincelants une fois sortis de leur gangue. J'en trouve un dans la fange et je le jette sur le tas. Un bruit métallique fit sursauter tout le groupe. Pas d'explosion heureusement. Inutile de dire que je n'ai pas reçu les félicitations du jury.
- Et finita la commedia ?
- Très peu de rappels à l'imprimerie. Quelques petits boulots dans des fermes de temps en temps. Et finalement, par ses relations, un voisin me déniche un  emploi dans une imprimerie bruxelloise. J'avais 17 ans et n'avais presque jamais quitté mon village. Mon destin était cellé pour 42 années.
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Une blague (vraie) pour conclure.
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Je ne résiste pas au plaisir de vous la conter. Je devais avoir quelque douze ans. Je me trouvais sur le chemin près de la maison avec mon jeune compagnon voisin. Qui en eut l'idée (oui c'est moi, pas de doute) nous voulions voir qui allait pisser le plus loin. Quel fut le vainqueur, je ne sais. Mon voisin sort de chez lui et je l'interpelle : "Devine un peu qui a pissé le plus loin". A quoi il me répond : "Certainement celui qui a la plus longue bite".  Juste à ce moment mon père passe la tête au dessus du mur du jardin qui longeait la route. Ouie, ouie, qu'est ce que je vais prendre tantôt. Finalement, il n'a rien dit.         Sorry pour les personnes pudibondes.