17 et 24 février 1946 : premières élections législatives et provinciales de l'après guerre. Ma vie professionnelle débuta le 25. J'y ai fait allusion sommairement il y a quelques mois. L'imprimerie se situait à 4 km de chez moi. Je ne possédais pas de vélo. Il y avait un vieux cadre au grenier mais le hic c'est que l'approvisionnement en pneus était difficile. Pendant trois mois j'ai fait le trajet à pied. 

Un hebdomadaire paysan était mis en page par l'associé. La composition des textes était effectuée à Lessines. Un motocycliste ramenait le plomb des articles (voir linotype) dans son side car. Les épouses officiaient à la presse, c'est à dire qu'elles "margeaient" les feuilles pour l'impression. Les journaux étaient pliés pendant la nuit par toute la famille. L'acheminement vers le bureau de poste situé à 1 km fut bientôt pour ma pomme. Premier essai : un sac hissé sur mes épaules. A mi-chemin, exténué, je le laisse tomber. Pour le recharger, dur, dur. Par la suite, j'empruntais la brouette d'un paysan voisin. Quelques mois après mon arrivée, les associés se séparèrent. Plus de metteur en page qualifié. Le journal fut imprimé à Lessines. Pour moi, bon débarras.

C'est ainsi que nous nous retrouvâmes deux gamins de quinze ans livrés à nous mêmes. Finalement, nous nous débrouillâmes comme des chefs. Entêtes de lettres, faire-parts de décès, cartes de visites, affiches : no probleem. Mon compagnon, beau-frère du patron, étant souvent malade je me trouvais parfois seul maître à bord pendant des semaines. Je réalisais la composition et effectuais l'impression au moyen d'une petite presse au format 4o. Je travaillais 10 heures par jour samedi compris. Un gros client, une mutualité, nous avait apporté des travaux à grand tirage. J'ai passé des journées entières debout à la presse. Le soir, j'avais les jambes lourdes... comme parfois maintenant.

L'associé avait installé sa propre imprimerie. Il avait "chipé" la plupart des clients. Conséquence : le travail diminua progressivement. Le 1er décembre 1947 je débutai à Bruxelles. Et là, surprise. J'appris que mon ex-patron ne m'avait jamais inscrit à la sécurité sociale. Donc, pas de mutuelle, une semaine de congé  (j'avais droit à deux) payée de la main à la main. Pour l'employeur pas de cotisation, tout bénéfice. Merci patron !

Une anecdote pour conclure. Le père de mon patron était colombophile. Quand il voulait sacrifier quelques pigeons, il les confiait à sa voisine. Cela me faisait marrer, dame un ancien garde champêtre ! Tout fier je dis : "Moi, je fais cela moi-même". Ce qui fit de moi un "sacrificateur" occasionnel de pigeons. Et en vue d'un plantureux repas de kermesse, je me suis rendu chez un marchand de volaille passer commande de quelques poules et lapins. Couper la tête des poules, j'avais l'habitude chez moi. Je n'avais jamais sacrifié de lapins. Bon, il fallait y passer. Et là, je n'ai pas aimé. Depuis lors, au cours de ma vie je l'ai fait des dizaines de fois. Avec chaque fois un petit pincement au coeur.